Il y a des soirées où l’on comprend qu’une page se tourne, et le mardi 14 juillet 2026 restera de celles-là. À Dallas, sous la chaleur écrasante du Texas, l’équipe de France s’est inclinée deux buts à zéro face à une Espagne magistrale, laissant s’envoler le rêve d’une troisième étoile sur le sol nord-américain. Un 14 juillet, le symbole est cruel. Et pendant que les Bleus préparent une « petite finale » dont personne ne rêve jamais, ce samedi 18 juillet, tout un pays commence déjà à regarder au-delà : car cette élimination ne referme pas seulement un tournoi, elle referme une ère, celle de Didier Deschamps, à la tête de la sélection depuis 2012.
Cela fait des années que je décortique les parcours de cette équipe, ses gloires comme ses rechutes, et je veux poser ici un regard honnête sur ce Mondial 2026 : ni le procès expéditif que dressent déjà les plus déçus, ni le satisfecit paresseux qui consisterait à dire qu’une demi-finale, après tout, c’est déjà bien. La vérité, comme souvent, se situe entre les deux. Ce tournoi dit énormément de choses sur ce que cette génération a été, sur ce qu’elle n’a pas su devenir, et surtout sur le chantier considérable qui attend le football français dans les mois à venir. Reprenons le fil, car pour comprendre le défi qui s’annonce, il faut d’abord comprendre ce qui vient de se jouer.
Un parcours solide, jusqu’au plafond de verre espagnol
Soyons justes avant d’être critiques : la campagne américaine des Bleus fut longtemps une démonstration de maîtrise. Dans un format inédit à quarante-huit équipes, avec ses seizièmes de finale et son marathon de sept matchs potentiels, la France a déroulé avec le sérieux qui caractérise les équipes de Deschamps depuis plus d’une décennie.
La phase de groupes fut expédiée avec autorité : trois victoires en trois matchs face au Sénégal, à l’Irak — dans ce match surréaliste interrompu par l’orage de Philadelphie — et à la Norvège. Puis les Bleus ont retrouvé le Sénégal en seizièmes à New York pour une victoire nette trois buts à zéro, avant de souffrir, vraiment souffrir, contre un Paraguay accrocheur en huitièmes, battu sur la plus courte des marges. Le quart de finale face au Maroc, remake de la demi-finale de 2022 conclu sur le même score de deux à zéro, avait des airs de rendez-vous avec l’histoire.
Et puis il y a eu l’Espagne. Il faut le dire sans détour : la Roja n’a pas volé sa victoire. Cette équipe espagnole, championne d’Europe en titre, portée par une génération de milieux de terrain d’exception, a fait subir aux Bleus ce que les Bleus ont si souvent fait subir aux autres — la domination froide, patiente, inexorable. Deux buts d’écart qui reflètent assez fidèlement la différence de maîtrise ce soir-là.
Que retenir, à chaud, de ce parcours ? Voici les enseignements qui me paraissent les plus significatifs :
- Une solidité défensive retrouvée, avec un seul but encaissé avant la demi-finale, preuve que le bloc France reste l’un des plus difficiles à manœuvrer au monde.
- Une attaque par éclats plutôt que par domination, brillante contre les blocs bas mais en difficulté dès que l’adversaire a disputé la possession.
- L’éclosion confirmée de la nouvelle vague, les Doué, Cherki, Zaïre-Emery et Olise ayant montré qu’ils avaient l’étoffe des grands rendez-vous.
- Un plafond tactique face aux meilleures équipes de possession, l’Espagne ayant exposé une limite que l’on pressentait déjà depuis l’Euro 2024.
Ce dernier point est, à mes yeux, le cœur du sujet. Car il ne s’agit pas d’un accident de parcours, mais d’une tendance de fond que ce Mondial est venu confirmer.
La fin de l’ère Deschamps : un bilan immense, une usure réelle
Quatorze ans. Didier Deschamps aura dirigé les Bleus pendant quatorze ans, et son départ annoncé au terme de cette Coupe du monde referme le cycle le plus fécond de l’histoire de la sélection. Une étoile mondiale en 2018, une finale en 2022, une Ligue des nations, et cette régularité presque insolente dans les grands tournois. Quoi qu’on pense de son style, l’histoire retiendra un palmarès que tous ses successeurs regarderont avec vertige.
Mais l’honnêteté oblige à dire aussi ce que ce Mondial a confirmé : l’usure d’un modèle. Le pragmatisme de Deschamps, si efficace pour gagner des matchs couperets, a montré ses limites face aux équipes capables de confisquer le ballon. Contre l’Espagne, comme par moments contre le Paraguay, la France a semblé attendre l’exploit individuel plutôt que de construire collectivement des solutions. Quand on aligne autant de talent offensif — Mbappé, Dembélé, Olise, Doué, Cherki — et que l’on produit si peu de jeu face aux grandes nations, la question du projet collectif devient inévitable.
Il y a aussi, plus subtilement, la question du cycle humain. Certains cadres de cette équipe disputaient leur troisième, voire leur quatrième grand tournoi sous la même voix, les mêmes principes, les mêmes causeries. Aucun sélectionneur au monde n’échappe à cette érosion naturelle de l’influence. Le vestiaire n’a jamais lâché Deschamps — la qualité du parcours en témoigne — mais l’étincelle des grandes conquêtes, cette rage froide de 2018, n’y était plus tout à fait.
Reste une dernière marche avant de tourner la page : cette finale pour la troisième place, samedi, que beaucoup considèrent comme une corvée. Je ne partage pas ce mépris. Un podium mondial ne se refuse pas, et surtout, ce match offre une dernière image, une dernière sortie pour le sélectionneur le plus titré de notre histoire et peut-être pour quelques monuments de cette génération en sélection. Les symboles comptent, dans le football comme ailleurs.
Le vrai défi commence maintenant : réussir la succession
Et nous voilà au cœur du sujet, car le « défi de taille » du titre n’est finalement pas celui qu’on croyait au début de l’été. Le défi sportif du Mondial s’est arrêté en demi-finale ; le défi historique, lui, commence maintenant. La Fédération va devoir réussir la transition la plus délicate du football français depuis des décennies : succéder à Didier Deschamps.
Le nom qui écrase tous les autres est évidemment celui de Zinédine Zidane, dont le désir de sélection est un secret de polichinelle depuis des années. Son aura, son palmarès d’entraîneur et sa légitimité populaire en font le favori naturel. Mais je mets en garde contre l’idée que le prestige réglerait tout : succéder à un bâtisseur de quatorze ans demande un projet, pas seulement un nom. Le prochain sélectionneur héritera d’un effectif somptueux mais d’un logiciel de jeu à reconstruire, et les choix qu’il fera dans ses six premiers mois pèseront sur toute la décennie like chicken road 2 site officiel inout.
Car voilà le paradoxe magnifique de la situation : jamais une transition n’aura été abordée avec un tel réservoir de talent. Les fondations du prochain cycle sont déjà visibles, et elles donnent le tournis. Dans l’ordre des chantiers prioritaires, voici ce qui attend le futur staff :
- Redéfinir l’identité de jeu, en assumant enfin une ambition de possession et de contrôle à la hauteur des individualités disponibles.
- Organiser la transmission du leadership, entre un Mbappé désormais patron incontesté et la génération Zaïre-Emery, Doué, Cherki qui frappe à la porte des responsabilités.
- Gérer les fins de cycle avec élégance, car certains serviteurs historiques de la sélection méritent une sortie digne plutôt qu’une éviction brutale.
- Préparer l’Euro 2028 comme première étape, avec un objectif clair : y arriver avec un projet mûr, pas en rodage.
Le football français a connu des successions ratées — l’après-Hidalgo, l’après-Jacquet dans une moindre mesure — et sait ce qu’elles coûtent. Il a aussi la mémoire de 2010, quand tout un système s’était effondré faute d’avoir anticipé. Rien de tel aujourd’hui : la maison est solide, la formation française n’a jamais autant produit, et l’échec de Dallas est celui d’une demi-finale mondiale, pas d’une faillite. Mais la marge entre un grand cycle et une décennie de regrets se joue précisément dans ces moments de bascule.
Alors oui, la déception est réelle, et elle est légitime — cette génération avait les moyens d’aller au bout. Mais je terminerai par une conviction chevillée au corps après toutes ces années à suivre les Bleus : les plus grandes histoires de cette équipe ont toujours commencé par une fin. La génération 98 est née des larmes de 1996, celle de 2018 du traumatisme de la finale perdue à domicile. Ce qui s’achève cette semaine en Amérique du Nord n’est pas une conclusion, c’est un passage de témoin. Et quelque chose me dit que le prochain chapitre, avec le talent qui déborde de cette sélection, pourrait bien être l’un des plus passionnants de tous.
